vargaftigLe poète Bernard Vargaftig vient de nous quitter. Le Centre Joë Bousquet avait eu l'honneur et le bonheur de l'accueillir lors de rencontres, dans le voisinage de Michel Butor, Bernard Noël et Gaston Puel. Bernard Vargaftig a composé de nombreux livres d'artistes avec des amis peintres. Il a réalisé plusieurs livres avec Anne Slacik. 

Né en 1934 à Nancy, Bernard Vargaftig s'était établi ces dernbières années en Avignon. Il a passé son enfance à fuir les persécutions des nazis contre les juifs. Au début de 1944, il est caché au Collège de Saint-Junien d’où, après le débarquement, sa mère le fera revenir près d’Aixe-sur-Vienne. C’était le 9 juin. Le 10, une colonne de SS mettait le feu à Oradour-sur-Glane massacrant 642 hommes, femmes et enfants. Les souvenirs de ces années difficiles forment la trame de Un même silence (André Dimanche, 2000) et sont évoqués dans Aucun signe particulier (Obsidiane, 2007). 

Il a reçu en 1991 le prix de l'académie Mallarmé. Deux colloques ont été consacrés à son œuvre, à Villeneuve-sur-Yonne en 2001 puis à Cerisy en juillet 2008.

L'itinéraire poétique de Bernard Vargaftig est magnifiquement évoqué dans un volume double composé d'un film DVD, "Dans les jardins de mon père", écrit par sa fille Cécile Vargaftig et réalisé par Valérie Minetto et d'un livre, "L'aveu même d'être là". Le tout publié aux éditions Au Diable Vauvert.

Pour rendre hommage au poète disparu et si cher à nos coeurs, nous publions ici une suite de poèmes de Michael Gluck que nous remercions pour nous avoir confié ce texte initialement paru dans le numéro 89 du Carnet des Lierles de Nicole et Georges Drano.


mouvements d’un paysage

pour Bernard Vargaftig

1.

envol des feuilles

des plumes de paon

le vent tord

le bleu du ciel

 

tombent les fruits du laurier

 

les yeux se posent où

il y eut un figuier

 

la conjugaison du passé se perd

dans le présent du poème

 

2.

tombent l’une après l’autre

les pages blanches d’une rose

sur la paille d’une chaise

 

bouquet sous le linteau

orné d’une tête de mort

fenêtre de la vanité

 

derrière les carreaux

lentement s’est effondré

un pan de montagne

 

3.

soudain c’est comme si

dans l’à-pic s’accrochaient

les tessitures du temps

 

ciel de chaîne

terre de trame

 

rouilles tremblantes

ors délavés

et ce rouge-là des sumacs

 

une vieille voix

de l’abîme à la cime

 

au-dessus

un circaète

 

4.

il a fallu paniers de pierres

et l’une sur deux autres

pour monter ces murets

qui tiennent les terrasses

 

la terre

tremble parfois

tous les efforts s’effondrent

 

ou bien ce sont les morts

qui vont sans laisser traces

ni bras pour la relève

 

il y a des maisons 

qui épousent les pentes

 

5.

au matin la lumière a

poussé les volets

travaillé

dans les fentes du bois

 

la chambre s’éclaire

les nuages

passent sous la voûte

 

au loin la coulée cotonneuse

dévale les pentes vers 

la rivière que l’automne a grossi

 

6.

il suffit de voir de dire

la rose à l’orée du jardin

les grappes de Noah

qui courent sur la rampe

vers la planche inférieure

 

de voir et de nommer la sauge

le gel sur les épines

 

dit-on dit-elle

et pose un caillou une feuille

près du cahier ouvert

 

7.

le vent tourmente 

la moindre racine qui affleure

arrache les couleurs aux pentes

dénude les signes

des travaux et des jours

 

les outils sont rangés

les jardins sommeillent

 

les sommets s’enneigent

 

ciel muet

 

8.

sang n’ai-je vu

dans les derniers rouges

qui écaillent l’abîme

qu’une bête abattue

par la meute des hommes

 

les pluies violentes ravinent

emportent la cendre

des animaux foudroyés

 

le paysage gronde

sous le leurre

de l’immuable

 

9.

le paysage est souffle

dans les pieds talons et orteils

dans les chevilles et genoux

dans les hanches souffle

la colonne vertébrale est souffle

le nuage est poumon

balancement des bras de funambule

souffle dans la pause encore

souffle dans la main 

dans l’appui sur le bâton

et les yeux souffle aussi

le paysage est courant d’air

je suis courant d’air

 

10.

les ipomées tenaces gèlent 

dans le vent malgré la lumière

 

s’accrochent au grillage

calices rétractés

 

plus bas sur la droite

campanile 

de la Madone du Puits

 

un soleil pâle argente l’envers

la chevelure des oliviers

 

11.

travail de l’érosion 

      le temps sculpteur

mais la lumière aussi taille la pierre

fait ymages châteaux en ruines

et le vent répète le râle

des chevaliers gisants

 

la montagne est peuplée

le sang descend les pentes roucoule

sous les pierres des torrents

 

érosion des couleurs aussi

peu à peu le vif est transi

se décompose ou s’envole

 

les arbres se figent

dans la nudité

 

@ Michael Gluck