"Mon expérience m'a conduit à admettre comme une évidence que poésie et peinture sont indissociables" 

rivières2Le Centre Joë Bousquet présente jusqu'au 17 mars, à la Maison Bousquet, une exposition consacrée aux éditions de Rivières. Cousin de Pierre-André Benoît et créateur de ces éditions qui réalisent exclusivement des livres d'artistes à très petits tirages, Jean-Paul Martin nous a accordé un entretien. Où l'éditeur raconte son extraordinaire itinéraire dans la compagnie de peintres et poètes d'aujourd'hui.  

Comment sont nées les éditions de Rivières ?

En 2003, lors du dixième anniversaire de la mort de Pierre-André Benoît - PAB est décédé en janvier 1993 - un hommage lui a été rendu au musée d'Alès qui porte son nom. Je disposais, dans les archives de PAB qui m'étaient revenues, d'une multitude de poèmes. Pour des raisons très personnelles et familiales, j'ai alors décidé de faire un livre avec certains de ces textes. Un livre pour moi seul et mon entourage, qui n'était pas du tout destiné à être diffusé. Mais je ne voulais pas de ces poèmes sur des feuilles volantes. J'ai donc réalisé une mise en page, aussi simple que possible, et ainsi était le livre. C'est sous cette forme qu'Anne Slacik l'a vu. Elle a tout de suite manifesté le désir de l'illustrer. Ce qui a été fait. Voilà comment sont nées les éditions de Rivières. A l'origine, c'était du bricolage...

Anne Slacik est la première artiste peintre du catalogue des Rivières. D'autres sont ensuite arrivés très vite...

Anne, en effet, fut la première. Sylvère est venu tout de suite après, et ainsi de suite. Puis, un premier poète s'est mêlé au jeu. Il s'agit de Michel Butor, qui a travaillé avec Anne Slacik. Ce fut la première infidélité des Rivières aux textes de PAB que j'ai quand même continué à publier. De son vivant, Pierre-André Benoît était reconnu, dans les milieux artistiques, comme typographe et éditeur, créateur de livres dirons-nous. Mais son rêve aurait été d'être reconnu comme poète. C'est pourquoi il est important que les Rivières continuent à publier ses textes. Car désormais, PAB est reconnu comme tel, lui qui aura finalement été le poète du XXe siècle le plus illustré par ses contemporains : Braque, Picasso etc... Les éditions de Rivières se situent dans la continuité de la trajectoire de Pierre-André Benoît. Les poètes d'aujourd'hui sont illustrés par leurs contemporains. Ces créateurs travaillent dans l'après-PAB, éclairés par l'œuvre de PAB et de ses amis peintres.

Entrons, si vous le voulez bien, dans « l'arrière-cuisine » des éditions. Comment se conçoit un livre des éditions de Rivières ?

Je fonctionne par amitié et affinités. Les circonstances font que j'accepte des projets de livres qui ne sont pas forcément les miens. Ces projets sont souvent le fruit d'une rencontre. Je mets un peintre en présence d'un poète et le travail se réalise. Quand je reçois par exemple des textes de poètes, je cherche auprès de quel peintre ces textes pourraient avoir une résonance et je fais mes propositions. Je travaille à partir d'une connaissance personnelle des artistes et de leurs œuvres. Je peux me tromper, mais si c'est le cas, les peintres n'osent pas me le dire. Ils font, malgré tout. Ils prennent ma proposition comme une contrainte, un défi ! Ce qui est important pour la réussite du livre, c'est la confrontation. Car dans une rencontre, il y a ce que l'on croit deviner, mais aussi le silence, le non-dit sur quoi le livre prend forme. Mon expérience m'a conduit à admettre comme une évidence que poésie et peinture sont indissociables. On met des mots sur des images ou des images sur des mots : c'est une histoire sans fin...

Sans fin et sans limite, dirait-on, puisque les Rivières ont déjà réalisé plus de 1 000 livres ! Cette accumulation qui donne le vertige fait partie intégrante de votre projet. Elle lui donne sens. Mais pouvez-nous nous expliquer la raison de cette frénésie de création ? 

Oui, plus de 1 000 titres à ce jour, c'est énorme ! La raison, c'est la maladie dont j'ai été atteint. Elle m'a obligé, pour la vaincre, à penser à autre chose, à faire autre chose que m'occuper exclusivement d'elle. Les livres ont joué le rôle de médicament. C'est la stricte vérité. C'est pourquoi j'aime bien l'idée de livre-médicament. Pour moi, ce n'est pas un concept mais une réalité. Et il m'est arrivé de travailler avec des artistes qui, malades comme moi, se retrouvaient dans le même circuit de difficulté. Chaque fois, j'ai retrouvé la même volonté d'avancer, de faire, de multiplier les réalisations pour sortir de la menace que la maladie fait planer autour d'elle. Puis il y a un autre élément : PAB aimait travailler vite. Avec René Char, il pouvait faire un livre en moins d'une semaine. PAB créait toujours des livres très simples, rapidement réalisables. Les Rivières ont gardé cette spontanéité, cette rapidité d'exécution. Et pour PAB aussi, les livres étaient une forme de compensation. Les livres comblaient un manque. PAB était très entouré par sa famille et ses proches. S'il a pu faire ce qu'il voulait, s'il a joui d'une aussi grande liberté, c'est grâce à sa famille qui l'a soutenu quand il ne gagnait pas d'argent. La solidarité a joué pleinement pour lui. Mais c'est quelqu'un qui vivait dans un grand désert sentimental. Alors, les livres furent aussi, pour lui, une sorte de médicament contre cette solitude sentimentale. Il a cherché à combler un manque affectif dans l'amitié des peintres et des poètes.

Parmi les poètes publiés aux Rivières, Gaston Puel occupe une place importante, avec de nombreux livres. Que pouvez-vous nous dire sur cette complicité ?

C'est vrai, Gaston Puel occupe une place prépondérante au catalogue des Rivières, aux côtés de Michel Butor et de BTN. L'une des raisons est qu'il a été un ami de PAB et que, de ce fait, il appartient à l'histoire de Pierre-André Benoît. Il m'importe donc qu'il joue aujourd'hui son rôle dans l'après PAB. Et puis, je ne suis pas un papillon : j'aime bien faire le tour d'une question, creuser, approfondir une relation, de sorte que, mis bout à bout, les livres réalisés soient significatifs. Avec Gaston Puel, la complicité s'est construite sur la base d'un travail très intense : 65 livres aujourd'hui au catalogue. Il était intéressant de confronter le poète Gaston Puel à des peintres de la nouvelle génération. Il a joué le jeu. L'aventure continue.

Il est un lieu vital dans la vie des éditions, c'est la maison de Pierre-André Benoît à Rivières, près d'Alès. C'est l'épicentre de votre géographie éditoriale ?

La maison de Rivières a joué un rôle important dans la vie de PAB. Il l'avait achetée en 1971, après la mort de sa mère. Peu de temps après, il y eut l'exposition au musée Fabre de Montpellier qui contribua à faire connaître son travail éditorial. Alors PAB a commencé à bien vendre ses livres et il a pu restaurer la maison où il s'est installé pour travailler. Aujourd'hui, il n'y a plus rien de cette époque, PAB ayant tout donné, avant sa mort, au musée d'Alès et à la Bibliothèque Nationale. Mais je ne sais pas pourquoi, j'ai décidé de conserver ce lieu quand j'en ai hérité. Et aujourd'hui, il est devenu le lieu des rencontres entre peintres et poètes que nous recevons lorsque nous nous y installons, l'été. C'est à Rivières, lors de ces rencontres, que se forment la plupart des projets de livres. Le lieu est donc central dans le processus de création.

Nous avons réalisé cet entretien dans le prolongement de l'exposition présentée en ce moment à la Maison Joë Bousquet de Carcassonne. En quoi cette exposition est importante pour vous ?

Je dirais que c'est l'exposition rêvée et... aimée. Je ne dis pas que les nombreuses expositions qui ont déjà eu lieu autour des Rivières n'ont pas été importantes. Mais celle-ci occupe une place particulière. Elle est d'abord le résultat d'une demande de cœur, formulée par le directeur du Centre Joë Bousquet, René Piniès. Nous nous connaissions car il s'intéressait au travail de PAB. Puis quand il a découvert les éditions de Rivières, pour lui, c'était évident : ce travail méritait une grande exposition. Nous avions fait un premier pas avec l'exposition au musée du livre et des arts graphiques de Montolieu. Avec la Maison Bousquet, un lieu plus vaste qui permet de montrer davantage de livres, nous avons franchi un cap supplémentaire. Il faut ajouter que Pierre André-Benoît avait connu la Maison Bousquet car il était venu rendre visite au poète dans sa chambre du 53 rue de Verdun à Carcassonne. Donc, cette exposition était comme une évidence. Fruit d'une amitié et en complète harmonie avec l'histoire personnelle de PAB, cette exposition devait s'inscrire dans l'histoire des éditions de Rivières.

Recueilli par Serge Bonnery

L'exposition est ouverte à la visite du mardi au samedi de 9 h à 12 h et de 14 h à 18 h jusqu'au 17 mars. Entrée libre et gratuite. Une visite guidée, conduite par René Piniès, directeur du Centre Joë Bousquet et concepteur de l'exposition, aura lieu le samedi 25 février à 16 h 30 (entrée gratuite). Une lecture de poèmes aura lieu le samedi 17 mars à 16 h 30, jour de clôture de l'exposition (entrée gratuite).